Pourquoi tu n’es jamais satisfait (même quand tu réussis)
Je vais te faire une confidence qui va peut-être te surprendre, venant d’une chaîne qui parle de développement personnel depuis plus de dix ans : le développement personnel peut te rendre malheureux.
Je ne suis pas en train de te dire d’arrêter de progresser, de lire, d’apprendre ou de te fixer des objectifs. Je veux plutôt te montrer le moment précis où l’envie de grandir cesse de te faire du bien et commence à devenir une fuite.
Quand la progression devient une fuite
Le développement personnel, en soi, n’a jamais rendu personne malheureux. Ni heureux, d’ailleurs. Ce qui change tout, c’est la manière dont on s’en sert, souvent sans même s’en apercevoir.
Il existe un piège bien connu : accumuler les livres, les formations et les certifications sans jamais vraiment passer à l’action. Mais il y en a un deuxième, plus discret, qui touche aussi les personnes qui savent agir et obtenir des résultats.
De l’extérieur, tout semble aller parfaitement : les objectifs sont atteints les uns après les autres. Pourtant, plus tu progresses vite, plus tu peux cultiver le sentiment que ce que tu as déjà construit n’a pas beaucoup de valeur. La seule chose qui paraît compter, c’est le prochain objectif, le prochain sommet.
L’ambition et l’envie d’évoluer n’ont rien de mauvais. Le problème apparaît lorsque tu finis par croire que, peu importe ce que tu fais, ce ne sera jamais suffisant. Sans t’en rendre compte, tu commences à avoir besoin de ce sentiment d’insuffisance pour rester motivé. Ne pas être encore assez devient ton carburant.
- Tu termines ta 47e séance de sport d’affilée et, au lieu de profiter du bien-être, tu réfléchis déjà aux exercices à ajouter la prochaine fois.
- Tu achèves un projet repoussé depuis des mois et, sans prendre le temps de célébrer, tu lances immédiatement un brainstorming pour le suivant.
- Ton entreprise augmente son chiffre d’affaires de 50 %, mais ta seule préoccupation est de savoir comment atteindre 60 %.
Ton cerveau ne se dit pas : « Bravo, j’ai réussi. » Il se dit : « D’accord. Next. » Il se focalise immédiatement sur le nouveau manque, la nouvelle case pas encore cochée.
Le sommet qui recule à mesure que tu avances
Quand j’ai lancé la chaîne Mind Parachutes il y a plus de dix ans, quelqu’un m’a demandé combien d’abonnés il me faudrait pour être fier du résultat. Ma réponse était immédiate : 10 000 abonnés. Ce serait incroyable. J’aurais vraiment réussi.
Aujourd’hui, la chaîne compte 231 000 abonnés, soit plus de vingt-trois fois cet objectif. Et pourtant, la fierté que j’avais imaginée n’a pas vraiment trouvé sa place. Une partie de moi pense encore qu’il faudrait au minimum doubler les résultats actuels pour considérer le projet comme une réussite.
Il m’arrive de retomber sur ma toute première vidéo. Je n’aime ni le son ni les images. Le Matteo de l’époque regarderait les résultats actuels avec des yeux écarquillés. Moi, aujourd’hui, je les regarde en me demandant ce qu’il me manque pour aller plus loin.
Ce phénomène porte un nom : l’illusion d’arrivée. Le psychologue Tal Ben-Shahar l’a notamment observé dans sa propre expérience de sportif : gagner lui procurait une joie réelle, mais quelques jours plus tard, cette joie avait déjà laissé place à l’envie de gagner le tournoi suivant.
Lorsque tu regardes un sommet de loin, il paraît immense et hors de portée. Tu rêves du moment où tu l’atteindras en pensant : « Quand j’y serai, ma vie sera différente. Enfin, j’aurai réussi. »
Mais tu n’arrives pas au sommet d’un seul bond. Tu y arrives pas après pas. Un jour, tu te retrouves à dix mètres du sommet. À ce moment-là, l’atteindre ne représente plus que dix mètres supplémentaires. Entre-temps, ton identité et ton regard ont évolué avec le chemin. Ce qui paraissait extraordinaire devient la suite logique des choses.
Grandir ou fuir : le test de 10 secondes
Faut-il alors arrêter de se fixer des objectifs ? Non. Ce qui compte, ce n’est pas d’arrêter de viser plus haut, mais de savoir de quel côté tu te trouves : est-ce que tu poursuis cet objectif pour grandir, ou essaies-tu de fuir quelque chose ?
« Si je n’atteignais jamais cet objectif, est-ce que je pourrais quand même être en paix avec la personne que je suis aujourd’hui ? »
Prends dix secondes et pose cette question à l’objectif qui occupe le plus ton esprit en ce moment.
Imagine, par exemple, que tu souhaites décrocher une promotion. Tu peux la viser parce que le nouveau poste t’intéresse, que le sujet t’anime et que tu veux apprendre. Si tu ne l’obtiens pas cette année, tu seras déçu, mais cela ne changera pas ta valeur personnelle.
Tu peux aussi la viser parce que, sans elle, tu as l’impression de stagner et de ne pas être une personne qui réussit. Dans ce cas, l’échec ne serait plus une simple déception : il deviendrait une confirmation de tes doutes sur toi-même.
Même objectif, mais deux moteurs complètement différents.
- Tu en parles avec excitation, même sans savoir si tu vas réussir : bon signe.
- Tu attends surtout le jugement positif des autres : signal d’alarme.
- Tu ressens de la curiosité pour le chemin lui-même : bon signe.
- Tu ne penses qu’au jour où ce sera enfin terminé : signal d’alarme.
Si une partie de toi pense « Je ne pourrai être en paix qu’une fois que j’aurai cela », ton objectif devient une condition posée à ta propre paix intérieure. Et tant que tu fonctionnes ainsi, il n’y aura jamais de fin : chaque condition remplie en générera immédiatement une nouvelle.
Deux ambitions qui se ressemblent de l’extérieur
Une objection apparaît souvent : « Si j’arrête de me sentir insuffisant, est-ce que je ne vais pas perdre toute ambition ? »
La paix intérieure et l’ambition ne s’opposent pas. La vraie distinction se situe entre l’ambition qui vient du manque et l’ambition qui vient de l’abondance.
L’ambition du manque te pousse en avant parce que tu fuis quelque chose derrière toi : le sentiment de ne pas être assez. Elle t’épuise même lorsqu’elle fonctionne, car son carburant est toxique.
L’ambition de l’abondance te pousse parce que tu as de l’énergie, de la curiosité et quelque chose à donner. Rester immobile ne t’intéresse tout simplement pas. Cette ambition ne dépend d’aucun résultat pour exister.
De l’extérieur, les deux se ressemblent : dans les deux cas, tu travailles dur, tu obtiens des résultats et ton entourage peut t’admirer. La différence apparaît surtout lorsque tu échoues :
- L’ambition du manque te laisse avec un vide, de la honte et l’impression que l’échec dit quelque chose d’important sur ta valeur.
- L’ambition de l’abondance te laisse avec une déception normale, sans modifier ce que tu penses de toi.
Cela va bien au-delà du travail ou du sport. La même distinction existe dans le couple, l’éducation des enfants ou une passion. Le manque et l’abondance peuvent s’infiltrer partout où il existe une forme d’ambition.
Si tu as utilisé le manque comme moteur pendant des années, cela ne signifie pas que tes objectifs ou tes résultats étaient faux. Tu as tout de même fait ces séances de sport, développé ton entreprise ou mené ce projet qui te tenait à cœur. Ce n’est pas le passé qu’il faut changer, mais le regard que tu poses sur l’avenir.
Je suis moi-même loin d’avoir réglé cette histoire une fois pour toutes. Il m’arrive encore de consulter les statistiques d’une vidéo avec ce pincement au ventre qui n’a rien à voir avec la curiosité et beaucoup à voir avec la peur de ne pas être assez bon. La différence, c’est que je sais désormais reconnaître ce signal et me reconnecter à l’envie et au plaisir présents au départ.
Trois étapes pour changer de moteur
Le développement personnel devient un problème lorsque ta paix intérieure et la valeur que tu t’accordes dépendent d’un sommet qui reculera toujours d’un pas au moment où tu l’atteindras.
- Repère l’objectif qui occupe le plus ton esprit actuellement.
- Pose-toi la question : pourrais-tu être en paix avec toi-même même si tu ne l’atteignais jamais ?
- Si tu découvres que ton moteur est le manque, demande-toi : qu’est-ce que j’essaie de fuir ?
Ce test n’éteint pas ton ambition. Il t’aide simplement à identifier le moteur qui se trouve en dessous.
Et toi, quel objectif est aujourd’hui porté par le moteur de l’abondance ?

